ROME ET EMPIRE ROMAIN - L’Antiquité tardive


ROME ET EMPIRE ROMAIN - L’Antiquité tardive
ROME ET EMPIRE ROMAIN - L’Antiquité tardive

Les travaux les plus récents s’efforcent de montrer que le IVe siècle, loin d’être une période de profonde «décadence», a connu au contraire une brillante renaissance dans tous les domaines de la civilisation. L’expression «Bas-Empire», jugée péjorative, est délaissée par certains historiens qui préfèrent parler de l’«Antiquité tardive».

1. Dioclétien et la tétrarchie (284-305)

Pour la première fois depuis longtemps un règne allait durer plus de vingt ans et se terminer par une abdication volontaire. Tels furent la chance et le mérite de Dioclétien, cet officier dalmate dont l’esprit organisateur et ingénieux créa les institutions du «Bas-Empire», en systématisant l’œuvre de ses prédécesseurs depuis Septime Sévère. Arrivé au pouvoir dans l’idée de régner seul, il en vint après dix-huit mois à tenir pour nécessaire la présence d’un collègue et choisit comme César, puis comme Auguste, en 286, un de ses compagnons d’armes, Maximien, plus spécialement chargé d’administrer l’Occident et d’éliminer l’usurpateur Carausius, chef de l’armée de Bretagne. L’opération se révélant délicate, il alla plus loin: en 293, peut-être le même jour, ou à quelques semaines d’intervalle (mars-mai), il donna à Maximien un César, Flavius Constance, et prit lui-même pour adjoint Galère ; tous deux étaient des officiers illyriens de valeur. Ainsi fut formée la «tétrarchie» (pouvoir à quatre), qui semble résulter moins d’un système prémédité que de la pression des événements. De ce point de vue, le résultat fut excellent: Carausius et son successeur Allectus furent éliminés par Constance; les Francs et les Alamans en Gaule, puis les Maures en Afrique furent battus par Maximien; sur le Danube, Dioclétien puis Galère repoussèrent les Iazyges et les Carpes, qui furent détruits, et en Orient, où le Perse Narsès reprenait les projets de Sapor et soulevait contre Rome les nomades égyptiens (Blemmyes), les Bédouins du désert (Saraceni ), les Juifs et les Manichéens de Mésopotamie, Galère remporta une belle victoire et, en 298, la paix de Nisibe reconstituait une Mésopotamie romaine, accrue de cinq provinces au-delà du Tigre. La présence de quatre empereurs, deux Augustes au sommet, et deux Césars, leurs exécutants plus jeunes, n’entraîna aucun partage territorial, mais seulement une répartition des troupes et des secteurs d’opération. Les pouvoirs des empereurs et leurs titres étaient ceux du principat (puissance tribunicienne, imperium ), mais renforcés de toute la tradition militaire du IIIe siècle. Pour les renforcer encore, Dioclétien divinisa la fonction impériale même, se plaçant avec Galère qu’il avait adopté, sous la protection directe de Jupiter, dont il tenait son pouvoir et se disait descendant (dynastie des Jovii ), et donnant sur les mêmes bases Hercule pour patron à Maximien et Constance (les Herculii ). Bien qu’adorateur de Mithra, il remettait en honneur les dieux traditionnels de Rome, et malgré l’adoratio (proskynèse), il répudiait l’excès d’orientalisme de certains de ses prédécesseurs (Élagabal, Aurélien). Les dieux païens étant les protecteurs et les créateurs des empereurs, le paganisme devait être défendu: après des années d’indifférence, en 303, peut-être poussé par Galère, plus fanatique que lui, il déclencha contre les chrétiens, que leur force rendait imprudents, la dernière et la plus terrible des persécutions. Mais il était trop tard, les rigueurs furent inégalement appliquées, la population ne suivait plus, le christianisme ne put être extirpé. En mai 305, après leurs vingt ans de règne, Dioclétien et Maximien abdiquèrent le même jour, l’un à Nicomédie, l’autre à Milan. Cette initiative étonna les contemporains, mais elle était préméditée et répondait à des vues précises: les Césars furent promus Augustes, et deux nouveaux Césars leur furent adjoints, des amis de Galère, en Occident Sévère auprès de Constance, en Orient Maximim Daia auprès de Galère. En éliminant les fils adultes de Maximien (Maxence) et de Constance (le futur Constantin), Dioclétien prenait un grand risque, car le prestige de l’hérédité survivait chez les troupes et dans les populations. Mais il restait fidèle à son «système», qui n’était autre que le choix du meilleur, avec la protection des dieux.

Ses réformes durèrent plus que sa tétrarchie. Il diminua l’effectif de chaque légion mais en porta le nombre de 39 à 60, et l’armée compta environ 400 000 hommes. Parmi eux, les limitanei , de valeur moindre, souvent barbares, gardaient les forts et les fortins (castella, burgi ) du limes , qui fut partout soigneusement revu, et grandement amélioré en bordure du désert syrien notamment (strata diocletiana , révélée par la photographie aérienne et les fouilles). L’armée de manœuvres, fantassins et cavaliers, placée sous le commandement direct des empereurs, était chargée de réduire les Barbares qui auraient percé la frontière. Les généraux, tous des chevaliers, sont des duces et des praepositi. Le recrutement fut facilité par l’obligation faite aux propriétaires de fournir des recrues (praebitio tironum ) sur la base de leurs charges fiscales. L’organisation territoriale de l’Empire est modifiée: Rome n’est plus qu’une capitale nominale, chaque empereur ayant sa résidence, plus proche des frontières, Trèves, Milan, Sirmium, Nicomédie. Les provinces «volent en éclats» (Lactance), sont morcelées et portées à plus d’une centaine. Leurs gouverneurs sont soit des sénateurs, soit des chevaliers (praesides ); l’Italie elle-même est «provincialisée», découpée en secteurs confiés à des «correcteurs» sénateurs. De grands « diocèses » regroupent ces provinces, sous l’autorité de «vicaires» équestres, placés sous les ordres directs des empereurs. Les préfets du prétoire, toujours au nombre de deux, sont surtout des législateurs et des juges, mais, par le biais de l’annone, ils ravitaillent les armées et contrôlent la vie économique. L’administration centrale est formée de bureaux (scrinia ), peuplés d’officiales enrégimentés dans une militia , commandés par des magistri. La hiérarchie des fonctionnaires se précise et les hauts postes confèrent à leurs titulaires (préfets du prétoire, gouverneurs de provinces importantes) le clarissimat, c’est-à-dire la dignité sénatoriale. Dioclétien et ses bureaux ont réformé l’annone, qui assure l’essentiel des ressources publiques: chaque bien foncier est estimé, au point de vue fiscal, en unités de même valeur imposable, appelées tantôt juga , tantôt capita , mais équivalentes, le nombre de ces unités étant fonction de la valeur du sol, de ses cultures, de son équipement en hommes et en matériel. Chaque année les bureaux fixent la quantité de produits à livrer par unité fiscale, et une simple multiplication indique la quote-part de chacun. Tous les cinq ans, puis, après 312, tous les quinze ans, l’indictio corrige les estimations, en tenant compte des modifications survenues dans l’intervalle. Ce système complexe et technocratique ne fut pas appliqué d’un coup ni partout, et rendit nécessaires beaucoup de déclarations, de contrôles, de recensements, mais il marque un réel progrès dans l’égalité fiscale, ce qui permit à l’administration de se montrer plus exigeante. Pour restaurer la vie et l’équilibre économiques, après avoir rétabli la sécurité aux frontières et la stabilité politique, restait à juguler l’inflation. Dioclétien n’y réussit qu’imparfaitement, en frappant de meilleures pièces (argenteus , nummus , deniers) et en fixant des équivalences (la livre d’or valait 50 000 deniers). L’anarchie monétaire fut atténuée, mais les prix montaient toujours et Dioclétien échoua dans sa tentative originale de fixer pour les denrées, les objets et les services des prix plafond (édit du Maximum, de 301). Cependant, l’armée et les fonctionnaires, qui recevaient avec leurs soldes des rations en nature (les annones), souffraient moins que la population civile. Au total, les réformes de Dioclétien ont eu des effets durables et ont fondé l’essentiel des institutions qui devaient permettre à l’Empire de survivre, parfois de prospérer, au IVe siècle, mais au prix d’une organisation minutieuse et stricte, socialement étouffante.

2. Constantin et la dynastie constantinienne (306-363)

La seconde tétrarchie, qui fut mise en place le 1er mai 305, ne dura guère: au lendemain de la mort de Constance, en 306, l’armée de Bretagne proclama Auguste, sans tenir compte des règles, son fils Constantin, et Maxence saisit l’occasion pour se faire proclamer à Rome, rappeler son père Maximien au service, et éliminer Sévère, qui était alors en Occident le seul Auguste légitime. Galère, très attaché à l’œuvre de Dioclétien, sollicita en vain son retour, puis ses conseils, et choisit un nouvel Auguste, Licinius, tandis qu’en Afrique un usurpateur sans mandat prenait également la pourpre: il y eut sept Augustes à la fois.

Constantin, néophyte chrétien

La situation s’éclaircit peu à peu par éliminations successives, et en 312 demeuraient en présence en Occident Constantin et Maxence, en Orient Licinius et Maximin Daia, mais la tétrarchie avait vécu: en 313, deux empereurs restaient seuls, Constantin, qui avait vaincu Maxence près de Rome (pont Milvius), et Licinius, car Maximin, vaincu aussi, était mort peu après. Ils s’accordèrent d’abord, revinrent au principe de l’hérédité et désignèrent comme Césars (héritiers présomptifs et non collègues) leurs fils. Mais le retour à l’esprit dynastique exigeait l’unité: Licinius, vaincu une première fois en 316, fut définitivement éliminé et exécuté en 324. Constantin restait seul maître du monde romain. Il s’était converti au christianisme au cours de sa campagne contre Maxence, ayant reconnu, après une vision, que le dieu qui le protégeait et lui donna la victoire n’était ni Hercule ni le Soleil, mais le dieu des chrétiens, dont il mit du temps à se faire une idée nette, s’il y parvint jamais, bien que son entourage d’évêques l’y aidât puissamment. Cette conversion était sincère, quoique peu éclairée, et Constantin, sans persécuter le paganisme, réserva désormais ses faveurs à l’Église, si violemment secouée peu d’années auparavant. Dans son ardeur de néophyte et sa méconnaissance des problèmes théologiques, il entendait que son Église, comme son Empire, fût unie, et il mit la force de l’État au service d’une orthodoxie changeante. En Afrique, le schisme donatiste fut combattu, et en Orient l’arianisme condamné au concile de Nicée (325), présidé par Constantin lui-même. Mais il se déjugea plusieurs fois, tomba sous l’influence de prêtres ariens ou semi-ariens, et fut même baptisé sur son lit de mort, en 337, par l’un d’entre eux. Constantin était un entraîneur d’hommes. Il remporta de grands succès sur les Barbares du Rhin et du Danube et en déporta des milliers (des Sarmates surtout) dans les provinces dépeuplées de l’Empire. Il sépara définitivement l’armée des frontières de l’armée de campagne qui fut renforcée (comitatus ) et commandée par des magistri militum , et il rendit la carrière des armes totalement indépendante des carrières civiles. Il poursuivit l’œuvre de Dioclétien, donna dans l’administration centrale la première place au questeur du palais, au maître des offices et aux comtes (comites ) financiers. Les hauts fonctionnaires reçurent le clarissimat: l’ordre sénatorial devenait une caste bureaucratique. Les vicaires des diocèses furent placés sous l’autorité des préfets du prétoire. L’Empire fut partagé en trois (ou, à certains moments, en quatre) grandes préfectures (Gaules, Afrique-Italie-Illyricum, Orient), ce qui introduisait au sein du pouvoir politique de nouveau unifié une décentralisation dangereuse: peu avant sa mort, il semble avoir partagé l’Empire, mais peut-être n’était-ce pas définitif dans sa pensée, entre ses trois fils survivants, Constantin le Jeune, Constant, Constance, et son neveu Delmatius. Pour assainir les finances, il créa des impôts nouveaux, payables en espèces, sur les sénateurs (gleba ), les curiales (or coronaire), les artisans et marchands des villes (chrysargyre). Une nouvelle monnaie d’or, le solidus (le sou d’or), devait par sa stabilité être à la base des échanges jusque sous l’Empire byzantin, mais la dévaluation continue de la monnaie d’argent (miliarensis , silique) et de cuivre (follis ) aggravait le sort des pauvres. La législation s’inspira de principes chrétiens, et punit les crimes de mœurs, avec une cruauté excessive. En 332, une loi, conservée au Code théodosien, entérinait l’attachement des colons à la terre, en donnant au maître le droit de poursuivre le fuyard. Enfin la fondation de Constantinople, sur le site de Byzance, décidée dès 324, sanctionnée en 330 par une solennelle dédicace, devait rendre son nom immortel: l’idée d’une «nouvelle Rome», entièrement chrétienne, répondait peut-être à des considérations religieuses, mais le choix du site, sur les Détroits, non loin de la frontière du Danube et de celle de l’Euphrate, à l’aboutissement de la grande route continentale rhéno-danubienne, révèle à coup sûr des soucis stratégiques et économiques. En donnant enfin à l’Orient la capitale qui lui manquait depuis la mort de Cléopâtre, Constantin se montre profondément novateur, voire révolutionnaire: s’il n’a pas trahi Rome, comme on l’a dit, il en a transformé l’esprit.

Constance, premier empereur byzantin, et Julien dit l’Apostat

À la mort de Constantin régnèrent ensemble, chacun dans une préfecture, ses trois fils. Dès 340 l’Empire était de nouveau partagé en deux, l’Occident sous Constant, l’Orient sous Constance. Constant fut victime, en 350, de l’usurpateur Magnence, éliminé lui-même en 353 par Constance, qui resta seul empereur. Il nomma deux Césars successivement, des cousins chargés de l’aider en sous-ordre, l’un en Orient, Gallus, qu’il fit exécuter en 354, l’autre en Gaule, Julien, qui remporta de grandes victoires sur les Alamans (Strasbourg, 357). Malgré lui, ses soldats le proclamèrent Auguste à Lutèce en 360, et Constance mourut de maladie l’année suivante, avant que n’éclatât la guerre civile. Son règne avait été assombri par une lutte épuisante contre les Perses de Sapor II, et la Mésopotamie fut prise et pillée plusieurs fois. Il était travailleur, mais soupçonneux et tâtillon. Avec sa cour peuplée d’eunuques, son administration truffée d’espions (les agentes in rebus ), ses manières hiératiques et distantes, il fut le premier des empereurs byzantins. Par moments il eut tendance à persécuter le paganisme, mais se montra plus dur envers les chrétiens orthodoxes, comme saint Athanase, évêque d’Alexandrie, car il était fanatiquement arien. De nombreux conciles doivent compter avec son césaropapisme (interventions de l’État en matière religieuse) sans parvenir à définir un credo accepté de tous.

Julien, son successeur, le dernier empereur de la famille constantinienne, élevé loin de la cour et destiné à être clerc, s’éprit pourtant des lettres helléniques et apostasia secrètement vers 351, sous l’influence de mystiques et de thaumaturges néo-platoniciens (Maxime d’Éphèse). À peine empereur, il révéla sa volonté de restaurer le paganisme, écrivit lui-même des opuscules en l’honneur de ses dieux préférés (le Roi-Hélios; Cybèle, Mère des dieux) et contre les chrétiens (Contre les Galiléens ). Il favorisa les païens, fit reconstruire ou rouvrir les temples, et obtint de nombreuses apostasies, ce qui inquiéta les chrétiens, qu’au surplus il chassa de l’enseignement public. Désireux en tout de revenir au passé, par-delà l’œuvre de Constantin qu’il haïssait, il eut une administration probe, réduisit les dépenses et le personnel, surtout les agentes in rebus , diminua certains impôts, rendit aux cités leurs biens confisqués, et mérita la louange des intellectuels païens, attachés au passé «libéral» du principat et à la vie municipale (Libanios). Sa mort prématurée, après dix-huit mois de règne, ruina son œuvre: en juin 363, il fut tué dans une escarmouche, au retour d’une expédition contre les Perses.

3. L’Empire chrétien

Le IVe siècle fut grand à bien des égards, et ce renouveau est dû pour une part aux réformes de Dioclétien, poursuivies, dans le même sens, par Constantin et Valentinien. Les empereurs sont théoriquement des souverains absolus, les traditions «libérales» du principat n’ayant pas résisté à la crise du IIIe siècle, et le Sénat de Rome ayant perdu toute importance politique. Païens et chrétiens considèrent également leur «maître» (dominus ) comme «empereur par la grâce de dieu» (ou de la divinité, quelle qu’elle soit). La conversion de Constantin a modifié le sens du culte impérial et rendu inutile la divinisation recherchée par ses prédécesseurs. La victoire des armes, expression de la volonté divine, distingue le « basileus » légitime de l’usurpateur, «tyran» que vitupèrent les panégyristes. La nouveauté réside surtout dans le perfectionnement des structures administratives, ce qui limite du reste l’action directe des souverains, isolés au sein de l’apparat de leur cour: bureaucratie centrale pléthorique, pouvoirs énormes des préfets du prétoire dans leurs vastes circonscriptions, stricte hiérarchie des fonctionnaires, jusqu’aux gouverneurs de provinces, tout-puissants aussi, en contact direct avec la population, les corporations et les curies municipales (le nom de curiales a remplacé celui de décurions) totalement mobilisées pour le service de l’État. Une législation abondante (recueillie dans le Code théodosien, depuis 313, et plus tard dans le Code justinien) marque les progrès de l’interventionnisme d’un État «totalitaire», malgré la protection officielle accordée aux pauvres (tenuiores , humiliores ) contre les riches, qu’ils soient sénateurs grands latifondiaires aux tendances autarciques, en Occident surtout, ou fonctionnaires (honorati ) aux traitements élevés, en espèces et en nature, fiers de représenter un État fort, et placés au sommet de la hiérarchie sociale. Seuls les hauts «clarissimes» (les illustres ) siègent vraiment au Sénat de Constantinople, porté à 2 000 membres sous Constance. Les autres font partie de l’ordre sénatorial, caste privilégiée depuis Constantin, ambition suprême de tous ceux qui font des études de lettres et de droit, et aussi des curiales désireux de fuir leurs charges écrasantes. Les postes inférieurs sont équestres (le perfectissimat), réservés à une nuée de «notaires» tachygraphes, souvent de basse extraction. Mais, entre 312 et 326, Constantin décida la disparition, pour nous incompréhensible, de l’ordre équestre, dont les membres devinrent tous, ou presque, sénateurs. Comme facteur de promotion sociale, au IVe siècle le fonctionnariat a remplacé l’armée, désormais composée de Barbares germains, de Goths, voire de Huns et d’Alains, dans la garde impériale. Des chefs, valeureux et fidèles en général, sont des Francs le plus souvent (Mérobaud, Arbogast, Richomer) que récompensent le consulat et de riches dotations. La fiscalité est très lourde, sous Théodose surtout, facilement dépensier, et pèse davantage sur les colons, les marchands et les curiales que sur les grands propriétaires, qui reçoivent ou usurpent de nombreuses immunités. Aussi les pauvres cherchent-ils auprès d’eux une protection, le patronage (patrocinium ), qui, malgré de multiples lois, à partir de Valentinien, les soustrait à l’autorité de l’État, et les place sous la dépendance matérielle (cession de terres) et morale des puissants, civils et militaires. Depuis le début du siècle, les colons étaient liés à la terre, et leur situation empire: leurs obligations, qualifiées d’obsequia servilia , sont analogues à celles des serfs du Moyen Âge.

Le IVe siècle a connu moins d’invasions que le précédent et, jusqu’en 378, les Barbares sont contenus. L’armée des frontières, de moindre qualité, dispose pour se protéger d’un réseau de fortifications très dense; le comitat, stationné en arrière, vient au besoin la renforcer. Mais on utilise de plus en plus des Barbares qui se battent contre leurs congénères, et cette armée se montre souvent brutale et pillarde envers ceux qu’elle doit protéger. Cependant la vie économique connaît une réelle reprise et le danger de l’économie naturelle, avec ses corollaires, le troc et l’autarcie domaniale, est en général conjuré. Mis à part les grands domaines (Piazza Armerina en Sicile, Montmaurin dans le sud de la Gaule) nombreux et mal contrôlés en Occident, qui tendent à l’exterritorialité, et l’économie d’État, en partie naturelle, puisque l’impôt foncier est payé en nature et que fonctionnaires et soldats reçoivent des «rations» pour compenser l’inflation, l’Empire est revenu à l’économie monétaire, les échanges se font en or pour les objets de luxe (et aussi les cadeaux et la corruption), en monnaie dévaluée pour les affaires courantes. Une sorte de «marché noir» permet aux riches de vivre somptueusement et de thésauriser, en lingots et en solidi. Sous Théodose, la possibilité plus souvent offerte, au gré de l’État, de remplacer les versements en nature par des paiements en argent (adaeratio ) atteste une certaine prospérité. Mais le fossé s’est creusé entre les puissants et les faibles; même dans les sénats municipaux on voit s’opposer et s’imposer aux appauvris les «premiers de la cité» (primates , primores , prôtoi ), qui abusent parfois de leur pouvoir, avec la complicité de l’administration. Il faut enfin distinguer l’Occident de l’Orient: l’Occident est moins riche, ses villes moins actives, resserrées dans des remparts plus étroits ou réfugiées sur les oppida de l’époque gauloise; les grands propriétaires et, en Italie, les sénateurs de Rome dominent la vie sociale, la notion même d’État s’affaiblit. L’Orient au contraire, à part la péninsule balkanique livrée aux Goths, autour de ses grandes métropoles, Alexandrie, Antioche, et de la capitale officielle, Constantinople, est plus riche, moins touché par les invasions, mieux tenu par des fonctionnaires à l’esprit «légiste», qui ont gardé le sens de l’État et du service public, d’autant plus que l’administration plus puissante, appuyée sur le Sénat de Constantinople et le consistoire (le Conseil impérial), y possède le pouvoir et la terre même: rares en effet sont les grands propriétaires restés indépendants et qui ne mangent pas au «râtelier impérial» (expression de Libanios, époque de Constance). Les traditions municipales restent vivantes et, dans les campagnes, l’Orient seul connaît encore des villages de paysans libres (metrocomiae ) que l’État protège. Des recherches récentes ont montré que la vie municipale avait également connu une renaissance en Occident (en l’occurrence, il s’agit de l’Afrique), après le ralentissement dû à la crise du IIIe siècle; on se dispute pour des titres, des honneurs, on prononce des discours, on vote, et même le populus , assemblée des hommes libres, est encore attesté.

La vie intellectuelle demeure intense. Les écoles de rhétorique sont nombreuses et quelques-unes fort célèbres (Bordeaux, Autun, Carthage, Milan, Rome, Athènes, Constantinople, Antioche, Alexandrie) et, avec les écoles de droit (dont la principale est en Orient, à Beyrouth), forment la majeure partie des cadres de l’administration. La sophistique et même la philosophie politique ont de grands représentants, en pays grec surtout, dont les œuvres ont subsisté (Himerios, Libanios, Themistios): les Discours politiques de Themistios, les panégyriques et lettres ouvertes de Libanios à Théodose, sans parler de son immense Correspondance , sont des témoignages éloquents du sérieux et du patriotisme de ces intellectuels païens, honorés par les empereurs chrétiens. En Occident, la Gaule a produit des rhéteurs qui ont laissé des panégyriques des empereurs et elle a fourni le poète et professeur bordelais Ausone, ami de Valentinien et de Gratien, et à Rome les cercles sénatoriaux païens (Symmaque, Prétextat, Nicomaque Flavien) sont très attachés au passé, qu’ils étudient et exaltent, entre deux fonctions politiques. Pour eux, l’Antiochéen Ammien Marcellin est venu à Rome écrire sa grande histoire (Res gestae ), qui n’est pas indigne de celle de Tacite, son modèle. Le IVe siècle est aussi celui de l’épanouissement d’une grande littérature chrétienne, plus «engagée», mais aussi brillante par ses qualités artistiques, puisées du reste aux mêmes écoles. En pays latin, Lactance, saint Ambroise de Milan, saint Jérôme et saint Augustin; en Orient, Eusèbe de Césarée, théoricien politique de l’Empire chrétien et grand historien de l’Église, les évêques cappadociens saint Basile de Césarée, saint Grégoire de Nazianze et saint Grégoire de Nysse, et l’Antiochéen saint Jean Chrysostome, le plus grand prédicateur de son temps. Ce siècle si riche de fortes personnalités est l’un des plus grands de l’histoire de Rome. Depuis les Sévères l’art a changé, et une certaine évolution technique se fait sentir, dans les grandes constructions de Rome (thermes de Dioclétien, arc de Constantin, basilique dite de Maxence) et plus tard de Constantinople, sans négliger en province les monuments de Trèves ou d’Arles au temps de Constantin. En sculpture, dans la mosaïque, les sarcophages, le travail des métaux et de l’ivoire, la production, tantôt grandiose, tantôt imprégnée de spiritualisme et de foi chrétienne, est riche et multiforme, car de nombreuses influences se font sentir: classicisme attardé, art sassanide, arts locaux de la Syrie et de l’Égypte copte, arts barbares, sarmate, germanique, celtique. Cette époque, longtemps tenue pour décadente, est riche en fait de virtualités nouvelles et d’avenir.

4. La fin de l’Empire unifié

Après Jovien, mort accidentellement en février 364, régnèrent deux frères, Valentinien en Occident, Valens en Orient, des officiers pannoniens choisis par l’état-major. Valentinien, bon général, autoritaire, coléreux et patriote, défendit la Gaule avec succès, en fortifia la frontière remarquablement, et donna à l’administration un caractère et une hiérarchie militaires très prononcés. Il entra en conflit avec les sénateurs de Rome, et procéda à des exécutions que lui reproche Ammien Marcellin. Chrétien sans fanatisme, il se montra tolérant. Son frère, plus jeune et moins capable, gouverna l’Orient avec les mêmes principes, dut faire face à l’usurpation de Procope (365-366) et sévit cruellement contre les intellectuels païens. Il était arien et son intolérance fit contraste avec la modération de Valentinien. Malgré une sévère persécution, il ne put empêcher les progrès de l’orthodoxie «catholique», dont le chef était saint Basile de Césarée. Il fut tué en 378, à Andrinople, en combattant contre des hordes de Goths, imprudemment admis dans la péninsule balkanique, et qui n’en furent jamais délogés par la suite. Cette défaite parut à beaucoup le présage d’un avenir sombre.

Valentinien, mort en 375, avait laissé l’Occident à son fils Gratien, faible et pieux, soumis à l’influence de l’évêque de Milan, saint Ambroise. Après la bataille d’Andrinople, il éleva à la pourpre l’Espagnol Théodose, bon général, au caractère violent et inégal, très orthodoxe. Dès 381, le paganisme fut persécuté et l’arianisme extirpé: le concile de Constantinople imposa la foi nicéenne, organisa l’autorité des évêques métropolitains sur leurs diocèses, et donna à celui de la capitale une «primatie» égale à celle de l’évêque de Rome. Gratien suivit la même politique, et les païens de Rome perdirent leurs derniers privilèges (affaire de l’autel de la Victoire, suppression des revenus et immunités des prêtres païens et des vestales). Théodose eut à lutter en Occident contre deux usurpateurs: le premier, Maxime, avait tué Gratien en 383; le second, un rhéteur païen, Eugène, poussé sur le trône par le général franc Arbogast, avait éliminé le jeune frère de Gratien, Valentinien II, en 388. Tous deux furent vaincus en des batailles meurtrières, qui affaiblissaient les armées romaines, composées du reste en grande partie de contingents barbares. En 382, Théodose avait installé comme «fédérés» (alliés fournissant des recrues et recevant des terres et des subsides) les Goths qui erraient dans la péninsule balkanique depuis 378, ce qui était une manière dangereuse de résoudre, à court terme, le problème barbare. En 387, il avait obtenu des Perses une paix de compromis. Tombé lui aussi sous l’influence de saint Ambroise, qui entendait imposer à l’État la suprématie du spirituel, et osa lui infliger des pénitences publiques, il se décida en 392, après quelques années de répit, à proscrire totalement le paganisme, qui survécut longtemps encore dans les campagnes et dans les milieux intellectuels de l’ancienne Rome. Après avoir nommé Augustes ses deux fils – Arcadius en 383, Honorius en 393 –, Théodose mourut de maladie en janvier 395. Ses fils auraient dû régner en bon accord, sous la tutelle du général Stilicon, marié à une princesse impériale, mais ce fut un échec: les deux parties de l’Empire se séparèrent et furent désormais vouées à des destinées bien différentes: dès 407, l’Occident d’Honorius fut en proie à de terribles invasions barbares, tandis que l’Orient survécut et prospéra même, sous le nom d’Empire byzantin, jusqu’en 1453.

Les causes de la chute de l’Empire romain font l’objet de fréquentes controverses: les pessimistes (F. Lot) estiment que les Barbares ont jeté bas un Empire vermoulu et rongé par ses tares internes, une administration dévorante, une société sclérosée, une armée barbarisée, un déséquilibre social irrémédiable. Les optimistes (A. Piganiol, S. Mazzarino et bien d’autres aujourd’hui) pensent qu’une civilisation en plein renouveau a été «assassinée» (A. Piganiol) par l’arrivée des Barbares. L’unité de l’Empire fut rompue en 408, à la mort de Stilicon. On a fortement souligné récemment (J. Vogt) qu’en Occident même la civilisation n’a pas disparu avec la formation des royaumes barbares, mais qu’elle s’est «métamorphosée», tandis que l’Empire d’Orient, moins menacé et mieux administré, devait survivre encore, et brillamment, durant un millénaire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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